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Leçons de guerre | Eurozine

Il y a vingt ans, en collaboration avec d’autres intellectuels, Jürgen Habermas avait essayé d’impulser la création d’une sphère publique et d’une identité européennes. Mais cette ambition ne s’est pas concrétisée. Cette vision n’avait pas pris en compte l’importance des pays de l’Est dans l’Union et avait sous-estimé la portée de l’agression russe. En introduction à une nouvelle série d’articles consacrés aux conséquences de l’attaque russe en Ukraine sur l’avenir de l’Union européenne, les cofondateurs d’Eurozine, Carl Henrik Fredriksson et Klaus Nellen, comparent la réponse européenne face à l’invasion de l’Ukraine avec l’opposition à l’invasion de l’Irak en 2003.  

Il y a vingt ans, le 31 mai 2003, l’allemand Jürgen Habermas, en collaboration avec Jacques Derrida et avec le soutien d’autres grands intellectuels, lançait un projet ambitieux intitulé “Nach dem Krieg : Die Wiedergeburt Europas” (”Après la guerre : la renaissance de l’Europe”) dont l’objectif était d’impulser la création d’une sphère publique européenne qui permettrait à la fois un renouvellement radical de l’Union et l’émergence d’une identité européenne commune. 

Le plaidoyer d’Habermas, publié à la fois dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung et dans Libération, s’inspirait d’une conjoncture historique très particulière : au printemps 2003, de grands rassemblements ー les plus importants depuis la fin de la deuxième guerre mondiale ー se tenaient dans les capitales européennes pour protester contre l’attaque menée par les Etats-Unis contre l’Irak, en violation du droit international. Par ailleurs, cette guerre obligeait les Européens à constater l’échec de leur politique étrangère commune, tout en déclenchant une controverse sur le nouvel ordre international.

Dans son manifeste, Habermas soulignait que dans une telle situation, le rôle de l’Europe était d’influencer la conception d’une “future politique intérieure mondiale”, l’expérience historique du vieux continent attestant clairement que “dans une société mondiale complexe, les divisions ne sont pas les seuls éléments à prendre en compte, il faut aussi être capable de gérer, avec diplomatie, les priorités, les échanges et les intérêts économiques de chacun. À notre époque, réduire la politique à la seule alternative, imbécile et coûteuse, de faire la guerre ou la paix ne rapporte absolument rien”.

New series: Lessons of War

 

Introducing a series on the implications of Russia’s war on Ukraine for the future of the European Union, Eurozine co-founders Carl Henrik Fredriksson and Klaus Nellen contrast Europe’s response today with opposition to the Iraq invasion in 2003.

 

Solidarity with Ukraine has created strong momentum for greater European integration. But the challenges facing the Union are essentially geopolitical: the condition of any rebirth of Europe is a radical change in relations with the Global South.

 

The Russian attack on Ukraine has plunged Europe into a security crisis. So far the response has been united. But defence spending is one thing, a long-term strategic response quite another.

 

Ukraine’s resistance to Russia’s imperialist war has discredited the spheres of influence theory once and for all. The EU is being forced to reappraise not just its security policy, but also its colonial mindset towards smaller countries beyond its borders.

 

The war in Ukraine has shown up the limits of European pacifism and revived a long-forgotten precept: republican opposition to empire. Today’s imperial threat no longer comes disguised as democracy but is openly anti-democratic.

 

Aujourd’hui, force est de constater que le plan qu’Habermas avait conçu pour l’Europe a échoué. Mais nous pouvons sûrement en tirer quelques leçons et comprendre les différentes raisons de son échec. Sa plus grande erreur a été de fantasmer un “noyau européen”, en omettant presque de prendre en considération les nouveaux membres des pays de l’Est. Comme si 1989 n’avait jamais existé. En mai 2003, l’élargissement de l’Union était pourtant planifié depuis longtemps, et moins d’un an après la publication de l’article d’Habermas, la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie, la Slovénie, la République tchèque et les trois Etats baltes adhéraient à l’Union ー Habermas les ayant cependant copieusement ignorés dans son plaidoyer.

Cette lacune de taille a entraîné nombre de mauvaises interprétations de la situation ; comme partir du postulat que la démocratie peut fonctionner sans réel pouvoir coercitif, permettant ainsi à la Russie de poursuivre librement ses ambitions impérialistes, à l’image de la situation actuelle ; ou se baser sur le principe que l’obstacle majeur à un ordre mondial cohérent n’est autre que l’“unilatéralisme hégémonique” des Etats-Unis et en déduire que l’identité européenne ne doit se construire que dans une stricte opposition à l’Amérique.

Habermas était clairement convaincu que nous ー du moins les Européens ー vivions une époque d’après-guerre, comme suggéré dans le titre de son manifeste. Même en avril 2022, soit vingt ans après son plaidoyer, les premières réflexions qu’il publie sur l’invasion russe de l’Ukraine débutent par le constat que cette attaque survient “après 77 ans sans conflit”. Bien que par la suite ce passage ait été modifié dans la version en ligne de l’article, l’omission initiale des guerres de Yougoslavie des années 1990, de la guerre russo-géorgienne de 2008, voire du début de la guerre russo-ukrainienne en Crimée et dans le Donbass en 2014, en dit long sur sa position. Pour Habermas, l’Europe est un projet d’après-guerre et, pour lui comme pour la plupart des Européens occidentaux, tout particulièrement les allemands, l’interdépendance économique était censée prévenir tout conflit militaire majeur, présent ou futur. Le chemin à suivre était clair : un partenariat économique et politique fort à l’intérieur de l’Union, associé au Wandel durch Handel (le changement par le commerce) à l’extérieur.

Vingt ans plus tard, la guerre en Ukraine nous montre clairement les limites du soft power à l’européenne. L’agression russe représente une menace aussi considérable pour la paix mondiale que la guerre en Irak à son époque. L’offensive russe sur le sol ukrainien ne se contente pas de bafouer le droit international, elle s’attaque aussi directement aux valeurs partagées par l’Europe et l’Occident.

Il est cependant étonnant de voir comment, malgré toutes ses tensions internes et ses failles, l’Europe a su réagir face à l’agression russe, faisant preuve d’une incroyable solidarité, tant dans sa politique envers les réfugiés que dans les sanctions économiques qu’elle a prises et les livraisons d’armes qu’elle a effectuées ; le soutien inconditionnel des Etats-Unis permettant par ailleurs d’offrir une image unie de l’Europe et du reste de l’Occident ー du moins jusqu’ici.

La stratégie d’interdépendance a laissé place au nouvel objectif affiché d’indépendance énergétique. La collaboration toujours plus étroite des pays du petit “noyau européen” n’est plus d’actualité : l’élargissement de l’Union est à nouveau au programme, dans l’espoir de créer non seulement une entité économique et sociale, mais surtout un dispositif de politique sécuritaire, destiné à s’assurer une stabilité pérenne face à une situation géopolitique de plus en plus tendue. Les Balkans occidentaux sont à nouveau au centre de l’attention, tout comme l’Ukraine et la Moldavie. Le centre de gravité de l’Europe s’est ainsi déplacé vers l’Est, non seulement d’un point de vue géographique, mais aussi d’un point de vue politique, le poids décisif de ces pays ne pouvant plus être négligé.

Comment l’Europe doit-elle réagir face à cette configuration radicalement différente ? Il serait grand temps de repenser un nouveau projet.

Avec cette série d’articles, nous souhaitons aider l’Europe à mieux appréhender son identité face au plus grand défi qu’elle doit affronter depuis la Deuxième Guerre mondiale. Nous avons demandé à d’éminents intellectuels d’Europe de l’Ouest et de l’Est, notamment d’Ukraine, de relever ce défi et de réfléchir à la possibilité d’une “renaissance de l’Europe”. L’article d’Habermas et de Derrida, qui date de 2003, est avant tout un point de départ, ne limitant en rien l’approche intellectuelle de la réflexion ni le champ des problèmes abordés.

La conception de l’Europe du futur ne surgira pas de nulle part, mais comme Habermas l’a écrit en 2003, elle “ne peut émerger que du trouble créé par la perplexité ”. Le désarroi et la vulnérabilité d’aujourd’hui sont très différents de ce qu’ils étaient il y a 20 ans. Les leçons à tirer de la guerre qui fait rage à l’Est semblent parfois prendre le mauvais chemin. En tout cas, nous avons plus que jamais besoin de développer une conception identitaire moderne de l’Europe et de réfléchir à sa possible évolution.

Vienne (Autriche) et Bua (Suède), juillet 2023


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